Palimpseste- Extraits de La veille et le lendemain - Livre I - 1995)
Revue en ligne
D’ICI LA Actualités , n°4 (
Le palimpseste de la mémoire est indestructible), p.100.
Je mets la main sur le bloc de papier et reconnais la forme d'un crayon. Pourquoi ai-je la tête penchée et les yeux ouverts puisque j'écris à l'aveuglette ? Pour ne pas perdre la notion de l'espace de la feuille et conserver un certain alignement, je relève à peine le crayon lorsque j'ai fini de former un mot. C'est aussi un moyen de me représen-ter les distances afin d'estimer l'élan à prendre pour séparer chaque mot du suivant. Par mesure de précaution, pour évi-ter de m'écrire dessus et avoir plus de chances de me relire au grand jour, je laisse de larges intervalles entre chaque ligne. Mais un instant de distraction : sur quelle lettre me suis-je arrêtée ? Mieux vaut réécrire le mot en entier.
J'ai écrit. J'ai écrit quoi ? Difficile de le dire, j'ai recouvert d'anciennes notes. Il faisait noir et j'étais persuadée de n'avoir jamais utilisé ce bloc de papier. Sur la petite écriture de jour, à l'origine claire et concise, se trouve maintenant su-perposée l'écriture de nuit, grande, gauche et déjantée qui ne s'est pas vue avancer et semble avoir poursuivi son dessein au-delà de la page et de son cadre restreint. En m'arrachant les yeux, je parviens à les démêler, à extraire de la veille des mots évocateurs et un semblant d'idée : "soirs", "matins", "recommencent", "temps", "ouverts", "notion de l'espace", "relève", "former un mot", "représenter les distances", "élan à prendre", "mesures", "écrire dessus", "relire au grand jour"... Soirs, matins, ces moments si générateurs pour moi, je pour-rais en faire quelque chose, mais quoi ?