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La Veille et le Lendemain - Livre I

http://www.revuejbcqvf.com/

 

 
La Veille et le Lendemain ressemble à un journal rédigé le soir et le matin. Le narrateur est un écrivain. Son récit recouvre la période qui se situe entre la fin d'un livre et le début d'un autre, et plus particulièrement à travers ces moments de transition et de gestation qui suivent le réveil et précèdent l'endormissement. Si le premier livre s’attache surtout à décrire la vacuité angoissante mais, malgré tout, constructive de cet entre-deux, celui-ci est en partie comblé dans le second livre par la présence d’une histoire d’amour qui s’achèvera au moment où elle sera à même d’être (d)écrite. 
Un troisième livre dont le sujet dépend en partie de la publication ou non des deux autres, viendra clore cette trilogie.

 

- Plan de La Veille et le Lendemain (Livre 1)
- Extraits n°4 (L'élaboration)

 


Cette sélection a été publiée dans le numéro 1 (automne 2005) de la revue J'aime beaucoup ce que vous faites...

 

 


 

 

1 a   Soir    27-02    FIN...

2      Matin    28-02    Rêve de la maison fermée.

3      Soir    28-02    Bien marcher. Voir loin.

4      Matin    01-03    Il faudrait... Je pourrais... Me lèverais...
5      Soir    01-03    J'ai fini les restes. J'éteins.
6 b   Matin    02-03    Où ? Quand ? Quel jour ?
7      Soir    02-03    Demain c'est mercredi.
8      Matin    03-03    Sortir de l'ordinaire.
9      Soir    03-03    Je tourne sur moi-même. Les dormeurs du monde.
10    Matin    04-03    La chute de l'atlas. Somnambulisme ?
11    Soir    04-03    Du plus petit au plus grand.
12    Matin    05-03    Je ne peux pas regarder en arrière.
13    Soir    05-03    Demain soir, une fête. Qui viendra ? Quoi mettre ?
14    Matin    06-03    Comme si j'en avais débattu toute la nuit.
15    Soir    06-03    [...]
16    Matin    07-03    Réveil sur un divan. Gueule de bois.
17    Soir    07-03    Se coucher avant la nuit.
18    Matin    08-03    Environ dix heures un jour d'hiver gris.
19    Soir    08-03    Rêve de dentelle. Forme de toux.
20    Matin    09-03    Trouver une motivation. Faire faire faire...
21    Soir    09-03    Le ménage à fond. La musique pleinement.
22    Matin    10-03    Dispositions, désirs et ce qu'il en reste.
23    Soir    10-03    La télé couchée. Envahissement.
24    Matin    11-03    Bilan de la veille. Zapping. Écœurement.
25    Soir    11-03    Je jouis et je m'endors.
26    Matin    12-03    Retour de Pierre. Changement de lit.
27    Soir    12-03    Il dort, moi pas.
28    Matin    13-03    Intrusion brutale de la lumière.
29    Soir    13-03    Changer la chambre ou la quitter. Sensation des extrémités.
30    Matin    14-03    Forme d'hésitation... Il fait presque jour... Il fait presque nuit....
31    Soir    14-03    Le livre qui bâille sur ma table de nuit.
32    Matin    15-03    Il doit faire beau. La femme secouée.
33    Soir    15-03    Un jeu pour s'endormir.
34    Matin    16-03    J'ai succombé sur le "w".
35    Soir    16-03    La vie de bohème !
36    Matin    17-03    Bien déjeuner pour se relire, se remettre à écrire.
37 c    Soir    17-03    Tous ces projets en tête avant... Et maintenant...
38 d    Matin    18-03    Déjà ! Je devrais déjà être partie !
39    Soir    18-03    Une nuit chez Tania. Se (faire) raconter des histoires.
40    Matin    19-03    Pas de compromis avec le traversin.
41    Soir    19-03    Dormir avec le froid.
42    Matin    20-03    Se lever avec le froid ?
43    Soir    20-03    Tomber de haut. Adhérer au matelas.
44    Matin    21-03    C'est le printemps. Temps d'hiver. Heure d'été.
45    Soir    21-03    Observer. S'absorber. Réinventer pour conter.
46    Matin    22-03    Relever les compteurs, quel métier !
47    Soir    22-03    Calcul des heures à dormir.
48    Matin    23-03    Tidididididididididididi...
49    Soir    23-03    J'ai oublié de récupérer  Celui d'avant. Je ne sais pas où j'en suis.
50    Matin    24-03    Quelque chose d'important à faire aujourd'hui ?
51    Soir    24-03    Nuit en pointillé...
52    Matin    25-03    J'ai lu toute la nuit toutes les heures.
53    Soir    25-03    Je dors déjà...
54    Matin    26-03    Max Blanc reste sur la fin de Celui d'avant. Tant mieux.
55    Soir    26-03    Comme on fait son lit on se couche.
56    Matin    27-03    Ce soir, au dîner, il y aura... Nous. Et les autres.
57    Soir    27-03    Plus envie de voir personne. Les serrures. Les avions de guerre.
58    Matin    28-03    "Oui, oui, je vais bien... Non, non, je ne me réveille pas..."
59 e    Soir    28-03    Échange stimulant avec Pierre. Un projet. Le travail d'une vie.
60 f    Matin    29-03    Une faim de loup, du travail sur la planche.
61    Soir    29-03    Le projet est trop grand, resserrer ou abandonner.
62    Matin    30-03    La fissure étoilée. Représentation d'une menace ?
63    Soir    30-03    Je tourne à vide. Je voudrais être au cœur, battante.
64    Matin    31-03    Ce soir, je sors avec mes ordures.
65    Soir    31-03    Dans ma chambre d'enfant. Doudou, papier, crayon, jumelles...
66    Matin    01-04    Avoir une chambre pour moi toute seule.
67    Soir    01-04    Obsession des phrases qui me font, me fondent, me confondent.
68    Matin    02-04    Je ne me souviens plus de mes rêves.
69    Soir    02-04    Envie qu'on vienne me border. Envie d'un câlin, d'un baiser.
70    Matin    03-04    Être retardée. Le calcul impossible. Les preuves à faire.
71    Soir    03-04    Ce qui arrive la nuit. Prier enfant. Adulte, perspectives et bilans.
72    Matin    04-04    Partir. Revenir ?
73    Soir    04-04    Je ferme de plus en plus tôt.
74    Matin    05-04    Rêve d'animaux avec juste la peau sur les os.
75    Soir    05-04    Étendue, mes yeux irriguent mes oreilles...
76    Matin    06-04    Se réveiller aveugle.
77    Soir    06-04    Écrire avec ses poumons.
78    Matin    07-04    Depuis quand n'ai-je pas tenu un crayon ?
79    Soir    07-04    [...]
80    Matin    08-04    [...]
81    Soir    08-04    [...]
82    Matin    09-04    Le soleil se lève à peine, à moi de me lever franchement.
83    Soir    09-04    Une idée ? Comment écrire dans le noir.
84    Matin    10-04    J'ai écrit. J'ai écrit quoi ? Retrouver le sens.
85    Soir    10-04    En voilà une idée ! Se réveiller. S'endormir. Approfondir.
86    Matin    11-04    L'idée a passé la nuit artificieuse et résisté au jugement du matin.
87    Soir    11-04    Demain, prendre l'air, voyager. Transporter, exposer l'idée.
88    Matin    12-04    Il pleut. Réveil joyeux.
89    Soir    12-04    Le lit bateau. Une nuit à la campagne.
90    Matin    13-04    Qui m'a réveillée ? Pierre a mal dormi.
91    Soir    13-04    Le matelas par terre. S'éveiller, s'endormir. Naître, mourir.
92    Matin    14-04    Pierre me regardait dormir. L'évolution, l'adaptation des espèces.
93    Soir    14-04    Chahut, chatouilles... Jeux de mains, jeux de vilains.
94    Matin    15-04    J'ai observé quelques jours de repos.
95    Soir    15-04    Ma chambre réconfortante.
96    Matin    16-04    Rêve de l'invention du papillon.
97    Soir    16-04    Avant que les tulipes rouges ne soient dans le noir.
98    Matin    17-04    Grandir avec la lumière.
99 g    Soir    17-04    Réveil, endormissement, réveil... Continuer jusqu'à épuisement ?
100 h    Matin    18-04    Temps présent, passé, futur. Temps de se lever. Conditionnel.
101    Soir    18-04    La lumière traverse-t-elle les yeux fermés ?
102    Matin    19-04    J'ai ouvert les yeux ! Comment savoir ?
103    Soir    19-04    Délimiter. Trouver le début et la fin. Une berceuse.
104    Matin    20-04    L'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt.
105    Soir    20-04    Tous les êtres qui ont des yeux dorment.
106    Matin    21-04    Accusée, levez-vous !
107    Soir    21-04    Sauver les apparences.
108    Matin    22-04    Rêve de l'accrochage calamiteux.
109    Soir    22-04    À demain. Fais de beaux rêves. Ce que cache le sommeil.
110    Matin    23-04    Réveil avec un bout de phrase qui ne veut rien dire ?
111 i    Soir    23-04    Recto : nuit. Verso : jour.
112 j    Matin     24-04    Qu'est-ce qui m'empêche de commencer ?
113    Soir    24-04    Donner envie de lire : relier.
114    Matin    25-04    J'ai douze heures devant moi.
115    Soir    25-04    Tenter d'observer ce qui se passe juste avant que le sommeil...
116    Matin    26-04    Tenter d'observer ce qui se passe juste avant que le réveil...
117    Soir    26-04    Observer jusqu'à ce que mon corps défendant...
118    Matin    27-04    De l'eau sous mes pieds, j'ai rêvé ?
119    Soir    27-04    Une expérience corporelle. Les dons cachés.
120    Matin    28-04    Apparition de la fenêtre, du globe et du livre ouvert.
121    Soir    28-04    Le soleil se lève ? Se couche ? La réalité dépasse la fiction.
122    Matin    29-04    Réveil les bras au ciel, la tête à la place des pieds.
123    Soir    29-04    Le travail à table et dans les situations de passage.
124    Matin    30-04    Les enfants sont déjà en cour de récréation.
125 k    Soir    30-04    Trouver un deuxième fil : rattacher, dérouler, finir, débuter.
126    Matin    01-05    Nuit enchevêtrée dans les fils de toutes les histoires possibles.
127    Soir    01-05    Je me couche à contrecœur. Les ébats des voisins.
128    Matin    02-05    Souvenir d'un rêve, réel désir.
129    Soir    02-05    Journée imprégnée du rêve de la nuit.
130    Matin    03-05    Des bzzzzzzzzzz grognons me tirent du sommeil.
131    Soir    03-05    Mon pyjama d'hiver contre une chemise de nuit légère.
132    Matin    04-05    Réveil entortillé : nuit agitée.
133    Soir    04-05    Comme par enchantement.
134    Matin    05-05    Le soleil montre : visiblement le temps passe.
135    Soir    05-05    Passer la frontière. Laisser en plan. Pas tranquille.
136    Matin    06-05    C'est maintenant que j'aurais bien dormi.
137    Soir    06-05    Une nuit à l'hôtel.
138    Matin    07-05    Réveil en trombe. Il ne me reste plus qu'un bouchon à oreille.
139    Soir    07-05    Des têtes plein la tête.
140    Matin    08-05    Je ne sais plus où je suis. Problème de fenêtre ? De lit ?
141    Soir    08-05    Dormir dans un wagon-lit.
142    Matin    09-05    J'ouvre les yeux comme si je venais de les fermer.
143    Soir    09-05    Lire au lit.
144    Matin    10-05    Inclure "je" et "on" en un seul pronom.
145    Soir    10-05    Un cauchemar. Parler, agir en dormant. Je m'échappe.
146    Matin    11-05    Le courrier passe sous la porte.
147    Soir    11-05    Allongée de force, mon corps se rebiffe. Chercher l'épuisement.
148    Matin    12-05    Réveil à point d'heure. Rêves finissants. Éternel ressassement.
149    Soir    12-05    Je n'arrive pas à mes fins. Changer de voie ?
150    Matin    13-05    Renvoi par l'éditeur de Celui d'avant. Je ne serai jamais facteur.
151    Soir    13-05    L'effet du "je". La petite bête du soir espoir et du matin chagrin.
152    Matin    14-05    Je cherche à en faire parler d'autres.
153    Soir    14-05    Elle voudrait dire "elle" mais depuis le début elle pense "je".
154    Matin    15-05    "Je... Je... Je... Je n'aurai jamais le courage (dit-elle ?).
155    Soir    15-05    Inventaire des positions adoptées avant de s'endormir.
156    Matin    16-05    Ce que je perds pour attendre.
157    Soir    16-05    Je souffre d'être debout. Je souffre d'être couchée.
158    Matin    17-05    Je m'arrache du lit pour aller chez le médecin.
159    Soir    17-05    Couchée du côté du couchant. Calmée par les calmants.
160    Matin    18-05    Rêve/conte de fée des trois petits boutons dorés.
161    Soir    18-05    Tester le projet. Rendre sensible.
162    Matin    19-05    Trois réveils. Trois lumières. Trois rêves.
163    Soir    19-05    Les cheveux coupés. Un abus de pouvoir.
164    Matin    20-05    Réaliser une perte, l'accepter.
165    Soir    20-05    Le temps compté. Écrire. Se récompenser.
166 n    Matin    21-05    Je me lève coucher mon réveil sur le papier.
167    Soir    21-05    Je m'endors avec le souvenir d'avec qui j'ai dormi.
168    Matin    22-05    Réveil et travaux.
169    Soir    22-05    Écrire le soir. Cogiter couchée. Dormir debout.
170    Matin    23-05    Je dois pouvoir m'agiter toutes les nuits en toute tranquillité.
171    Soir    23-05    Parler et se tenir éveillée. Enchaîner les idées. Les retenir.
172    Matin    24-05    Ça reviendra peut-être...
173    Soir    24-05    Ça revient. J'écris condensé, presque sans regarder.
174 l    Matin    25-05    Se représenter l'opposé. S'habituer.
175    Soir    25-05    Désir de dormir sur le sol sous un ciel étoilé.
176    Matin    26-05    Rêve/réveil : le jardin public, une envie pressante.
177    Soir    26-05    De l'orage dans l'air.
178    Matin    27-05    Le soleil dans l'œil. Bilan d'étapes.
179    Soir    27-05    Mise à l'écrit du parcours. Un jour, j'en ferai quelque chose.
180    Matin    28-05    Savourer la douceur. Retourner dans l'ombre.
181m    Soir    28-05    Exprimer. Faire exister. C'EST ÇA ! Le liant, évidemment !
182    Matin    29-05    Après en avoir écrasé.
183 o    Soir    29-05    L'apparence d'un journal intime. Le dessein d'une fiction.
184 p    Matin    30-05    On pourrait lire d'un bout à l'autre ou prendre au hasard.
185 q    Soir    30-05    Arrêter de projeter, partir à main levée.
186    Matin    31-05    Je me réveille, c'est déjà un début.
187    Soir    31-05    Écrire sur l'angoisse de commencer et de ne pas commencer.
188 r    Matin    01-06    Idées de mise en page. Prolongement d'idées.
189    Soir    01-06    Allongée avec Pierre à la recherche d'un titre juste et beau.
190    Matin    02-06    Les origines et les significations de "éveil", "veille"...
191 s    Soir    02-06    Un projet se termine : commencer. Un autre commence : terminer.
192 t    Matin    03-06    Et si le feu ? Sauver ce qui brûle en premier : le papier.
193 u    Soir    03-06    Bilans et perspectives. Demain, je suis écrivain.
194    Matin    04-06    Renaissance. C'est le jour et la nuit.
195    Soir    04-06    La femme secouée secoue aussi le soir.
196 v    Matin    05-06    J'en ai assez d'être couchée !
197w    Soir    05-06    Je découvre ce que je savais déjà.
198 x    Matin    06-06    Écrire, c'est tout ce qui me reste à faire.

 

 

 

 

 


Note : Les lettres qui accompagnent occasionnellement les numéros de la première colonne correspondent au choix et à l'ordre des séquences présentées dans les extraits 4, ci-dessous.

 


L'ÉLABORATION
Extraits 4 (24 séquences) de LA VEILLE et LE LENDEMAIN (livre I).


a (1)
FIN. Fallait bien se mettre le mot dans la tête. Le dernier. Pourquoi celui-là ? Je ne pouvais plus rien ajouter. Je suis allée jusqu'au bout, jusqu'à la 123ème page avant de m'arrêter. Je ne sais plus comment j'ai fait, mais j'ai fait ce que j'avais à faire et s'il fallait le refaire, je ne le referai pas... Pas si sûr... À force de lire et relire, j'étais au bord de l'écœurement. Je ne reviendrai pas dessus. Je suis fière et fatiguée avec le sentiment, comme à chaque fois, d'avoir tout exprimé, d'être vidée. Il est temps de le laisser vivre sa vie, passer par d'autres mains ou en tomber ; défiler sous des yeux qui vont s'ouvrir ou se fermer ; intriguer, retenir, ou ne faire que passer par une oreille pour ressortir par l'autre sans que rien ne soit touché. Je vous le livre. Maintenant, seule, je veux m'abandonner au sommeil.

                        *

b (6)
Où ? Quand ? Quel jour ? La chambre... Le matin... Samedi, j'ai déposé le manuscrit... Dimanche, lundi... Pierre partira mercredi... Mardi... Nous sommes mardi. Entre la veille et le lendemain pour saisir l'instant, quelques secondes à peine et rien d'automatique cependant. Le temps de remonter à la surface, de se repérer à l'humeur, de se mettre à jour... J'y suis. Faire aujourd'hui ce que je n'ai pas fait hier.

                        *

c (37)
Tous ces projets en tête avant et maintenant... Je ne trouve que pauvreté, des histoires maigrichonnes, des pensées dé-cousues, des sujets intraitables et deux ou trois bonnes idées qui n'arrivent pas à point nommé. Je suis difficile... Pourtant, pendant la rédaction de Celui d'avant, j'imaginais déjà ce qui en résulterait. Pleine de désir et d'ardeur, j'enrageais de devoir attendre pour éprouver mes projets. Dès que j'aurais terminé, il me suffirait d'enchaîner. Pas d'accès pour l'angoisse, pas de temps mort...
Mais je n'ai pas réussi à les éviter et me découvre une fois de plus démobilisée. Retrouver son centre de gravité ; dans le fond, on tourne toujours autour de la même chose. Dans ce qui a été créé auparavant, rechercher les éléments de consti-tution, les sujets de prédilection, les constantes préoccupa-tions. Ce que je peux encore assumer est là où je continue de m'étonner. Entre les lignes, l'avenir. Revenir pour mieux re-bondir. Et puis pourquoi se précipiter, peut-être qu'en laissant le sommeil me gagner tout va naturellement se décanter.

                        *

d (38)
Déjà ! Je devrais déjà être partie !

                        *

e (59)
Vu Pierre avec toute cette confiance que je lui envie. Il s'efforce de me l'insuffler et j'inspire autant que possible. Je respire mieux. Les problèmes apparaissent simples, surmon-tables. Je vois clair. J'entends bien. J'ai l'air de me prendre en mains. Reprise dans le flux, les désirs reviennent et se formu-lent, à nouveau, les pensées circulent. Je parle de l'abattement qui succède aux périodes d'intense activité ; de cet espace vacant qui nous fait nous mesurer implacable-ment. Celui qui sépare des références rend craintif. Être vain plutôt que médiocre. Par quoi remplacer l'innocence ? Les enfants créent par jeu, sans le savoir, et les adolescents avec l'énergie de leur révolte existentielle et la ferveur de leur idéal, même s'ils reproduisent, en partie, les modèles qu'ils veulent rejeter. Pour atteindre la reconnaissance, les adultes doivent les assimiler et les dépasser. Ils peuvent alors, s'il y a matière, inventer un langage complexe et original, extério-riser des vues avec une forme ajustée. Comment faire pour que le doute serve le devenir et ne mine pas les fondements ? L'idée me vient de relater les différentes phases de l'évolution d'un artiste à travers la chronique de l'élaboration de son œuvre, au fil des jours, du début à la fin, de la naissance à la mort. J'ai déjà parcouru un bout du chemin. Ce serait le travail d'une vie... Et parce que je formule ce projet en présence de Pierre, je n'imagine aucune difficulté et ajoute un sucre dans mon café.

                        *

f (60)
Je me réveille avec une faim de loup. J'ai du travail sur la planche.

                        *

g (99)
Faire se succéder les moments de réveil et ceux d'endormissement. Ils devront se répéter, mais pendant combien de temps ? Quelques semaines, quelques mois ou même... Cela peut durer très longtemps. Dire ce que j'ai à dire, je m'arrêterai une fois le sujet épuisé... À moins qu'en travaillant je ne découvre comment le limiter... La nuit me portera peut-être conseil.

                        *

h (100)
Le matin, décrire ce qui est en train de se passer, ce qui s'est passé la veille ou (et) ce qui se passera ou devrait se passer pendant la journée. Le soir, décrire ce qui est en train de se passer, ce qui s'est passé pendant la journée ou (et) ce qui se passera ou devrait se passer le lendemain. Temps pré-sent, passé, futur. Temps de se lever. Conditionnel.

                        *

i (111)
Recto : nuit. Verso : jour. Voilà comment je vais mettre en forme mes veilles et mes réveils. En commençant par le soir puisque c'est le moment où l'idée a émergé. Pour aller de la veille au lendemain, il suffira de tourner la page. Pendant ce temps, une nuit, un jour passe dans un souffle, un bruisse-ment de papier...

                        *

j (112)
Qu'est-ce qui m'empêche de commencer ?

                        *

k (125)
Si je ne sais pas par quel bout commencer, c'est que ce projet ne tient qu'à un fil. Il en faudrait au moins un deuxième pour rattacher, dérouler le tout et donner envie de poursuivre. Si jamais je le trouvais, je suis sûre que j'aurais le début... et la fin.

                        *

l (174)
Il y a longtemps que je ne me suis pas réveillée aussi délassée. Le matin, quand on est en pleine forme, on a du mal à se représenter la fatigue du soir, et le soir, quand on est fati-gué, difficile d'imaginer que, le lendemain, on sera remis sur pied. C'est presque aussi dur que de concevoir la douleur, bien portant et l'absence de douleur, souffrant, la chaleur quand on a froid et la faim quand on vient de se nourrir. Et pour-tant, d'habitude, le printemps et l'appétit reviennent... Lorsque j'ai eu fini de rédiger Celui d'avant, ne croyais-je pas que je n'arriverais plus à écrire ; et à présent que j'ai re-commencé, comment envisager qu'un jour je pourrais ces-ser ? (En réalité, je n'ai fait que recommencer de noter puisque mon projet, pour être rédigé, manque encore d'une amorce et d'un morceau de fil...).
Beaucoup de phénomènes se reproduisent périodiquement mais avec des variations infimes ou quelques accidents. Peut-on pour autant parler de début et de fin, de prévisibilité ? Sommes-nous jamais préparés ? Continue la naissance d'émerveiller, continue la mort de stupéfier, continue...

                        *

m (181)
Je n'avais, jusqu'à présent, parler de mon projet à personne d'autre qu'à Pierre. Mais, ce soir, à la question d'Anne, ravie, j'ai répondu — moi qui résiste parfois tant à expliciter — sans hésiter ; sans mal, je me suis étonnée de parvenir à résumer, à employer précisément les mots que je voulais entendre. Au fur et à mesure que je le lui décrivais, je réalisais à quel point ce projet existait. J'étais convaincue et l'attitude réceptive d'Anne me prouvait que je convainquais. Encouragée, je m'étendais : le projet prenait de la hauteur, de la valeur, s'enrichissant d'interprétations que je découvrais en même temps que je m'excitais à les communiquer, quand, tout à coup, saisie :  C'EST ÇA ! L'idée se tenait suspendue derrière mon regard devenu fixe comme la salle de restau-rant devant moi. Une idée imposante et, dans son sillage, de plus évanescentes, que je m'efforçais de capter avant que tout se remît à bruire, à remuer, que le serveur évanoui ne revînt en criant : "Pour qui les cafés ?" Si, au récit des veilles et des lendemains, j'incorporais les notes sur l'élaboration même du projet ? Ne pas dissocier la gestation du projet, son idée et sa réalisation, d'autant qu'ils font l'un comme l'autre partie intégrante de mon vécu à ces deux extrémités de la journée, du réveil comme du coucher... N'est-ce pas le liant qu'en vain je recherchais ? Comment n'y ai-je pas pensé plus tôt ? À présent, cela me semble évident. Tout se complète et se tient, naturellement. Quelle relation de cause à effet, quel concours de circonstances ont permis à cette proposition d'apparaître ? Est-ce le résultat de ma synthèse d'hier ou, ce soir, de ma disponibilité, ou encore le fait d'avoir dû formuler mon projet à quelqu'un qui n'en savait rien ?... N'est-ce pas souvent au moment où l'on s'y attend le moins, quand on a laissé ouvert par mégarde, que surviennent les meilleures solutions ?

                        *

n (166)
Je me lève coucher mon réveil sur le papier.

                        *

o (183)
Le récit ressemblera à un journal intime. J'emploierai la première personne du singulier comme lorsqu'on fait un re-levé quotidien de ses sensations et réflexions personnelles. (Approcher directement ou se montrer plus distancé ? Exprimer poétiquement ou tenter d'analyser ? Faut-il choi-sir ?) "Comme", car si j'ai écrit le soir ou le matin sur ce qui avait lieu à ces instants précis, d'autres notes ont été prises le lendemain matin en souvenir de la veille au soir et inver-sement, et d'autres encore proviennent d'observations plus anciennes transcrites pour ce projet au fur et à mesure qu'elles me revenaient. Mais s'il est difficile d'écrire couchée, de vivre et de décrire la vie en même temps, j'aimerais pourtant que la question ne se pose pas d'emblée, que le lecteur m'imagine étendue dans un lit plutôt qu'assise à une table, qu'il ait le sentiment de découvrir ce qui se passe sur le champ. Transmettre quelque chose de la réalité, c'est la sélectionner, la reconstituer et la modéliser. Le récit aura l'apparence d'un journal intime (la plupart ne sont-ils pas des reconstitutions partielles de la réalité ?). Mais le dessein de raconter un événement particulier avec des partis pris préalablement définis tels que décider d'un début et d'une fin, limiter le récit à ces deux moments que sont les éveils et les endormissements, et tout ce que je viens de dire, cela avère que ce sera, que c'est déjà une fiction.

                        *

p (184)
On pourrait lire d'un bout à l'autre : du début à la fin, de la fin au début ou n'être que de passage. Suivre le fil du récit ou seulement prendre au hasard quelques-uns des textes qui le composent. Passer un matin ou un soir, entrer dire bonjour ou bonne nuit.

                        *

q (185)
Pas envie de dormir, trop de choses à accomplir. Tout ce qu'on pourrait faire si on ne dormait pas... Allons, c'est un temps vital et non pas un temps mort ! Et puis, aurais-je eu l'idée de ce projet sans l'existence du sommeil, d'abord ?
À propos, ne devrais-je pas arrêter de projeter mainte-nant ? Contrairement à ce que j'espérais, le fait de savoir comment structurer le récit ne me donne pas la clef pour pouvoir l'amorcer. Mais ne suis-je pas confondue par la peur de changer d'état, de réaliser ? Il me faut du calme, me re-trouver seule... À moins qu'il vaille mieux, au contraire, dé-dramatiser l'acte de passer  : dans le monde et le bruit, partir à main levée... Dois-je attendre un si-gnal : "Maintenant !" ou le provoquer ? Il n'y a pas de conditions idéales. Les premiers mots comptent autant que les premiers pas. Souffrir que ceux-ci ne soient pas ceux qui vont rester, s'en servir pour s'élancer, s'engager le cœur plus léger. J'ai beau dire, mais écrire... Les premiers mots seront déterminants, je les écrirai fébrilement avec l'air d'engager ma vie. Déleste-toi, abandonne-toi — arrivera ce qui doit ar-river ! —, accepte le risque de te tromper et d'avoir peut-être à recommencer ! 

                        *

r (188)
Imprimer les matins noir sur blanc et les nuits blanc sur noir... Non, c'est un peu insistant... Noir sur blanc, normal, et plutôt noir sur gris, juste pour le signe de la nuit. Ou bien, si ce n'est pas trop arbitraire, utiliser deux types de caractères, par exemple : italiques pour le soir et romains pour le matin. Comment représenter les matins et les soirs sans, sans inspi-ration, sans souvenir et ceux sans sommeil mais avec, par-fois, des monologues incessants : par des vides, par des pleins, par des noirs, par des blancs ? Si ce récit était trans-posé au théâtre, le même personnage pourrait être joué par deux acteurs : l'un attendrait, agirait, réagirait en relation, mais le plus souvent en décalage, avec le texte que l'autre di-rait allongé sur son lit. Une bande son traduirait l'environnement extérieur. Avec des variations, la lumière s'allumerait le temps du récit du matin, et s'éteindrait le temps de celui de la nuit, obligeant, à chaque séquence, le spectateur à réadapter sa vision. Le jour, il verrait toute la scène ; la nuit, il n'entendrait que la voix.

                        *


s (191)
Souvent brouillée avec les matins, je préfère la journée quand elle est bien entamée et la termine souvent mieux que je ne l'ai commencée. Dans la vie, clore est aussi capital et angoissant que de débuter : peur de se tromper, d'être em-barquée trop loin, de ne pas pouvoir s'arrêter, peur de perdre, de se retrouver seule, de ne pas parvenir à recommencer...
Entre le moment où j'ai mis fin à Celui d'avant et le mo-ment où je vais passer à la rédaction de celui-ci, il aura fallu le temps. Le temps de me disperser et de me perdre, de re-poser, de mûrir et de me retrouver en découvrant, dans la suite de mes projets précédents, au centre de mes préoccu-pations, une façon différente de continuer — le temps de me faire une idée, de me faire à l'idée. Et si je commençais par le soir où Celui d'avant a été achevé ? Poursuivre par la des-cription des états intermédiaires au cours desquels, à la fa-veur des matins et des soirs, le nouveau projet est né, et s'arrêter lorsqu'il sera prêt à être concrétisé. Commencer par la fin de quelque chose et finir au moment où autre chose va commencer. En toute logique, je connais le début et la fin, et donc la durée du récit. Elle est comprise entre un soir, il y a environ trois mois, et un matin tout proche de celui-ci.

                        *

t (192)
La foudre est tombée, je n'avais pas débranché ! Si le plan de mon récit que j'ai rentré hier soir dans l'ordinateur était effacé ? Mais si le feu !... Et ma mémoire !... Il y a les notes manuscrites, pas de panique. Vite les rassembler et foncer. Le reste n'a aucune importance, ce qui brûle en premier, c'est le papier.

                        *

u (193)
Ce matin, j'ai entrepris, curieuse mais inquiète à l'idée de ce qu'après plusieurs mois j'allais y trouver, de relire Celui d'avant. Je me suis attachée à ce que j'ai fait exprès de ne pas dire et à ce que j'ai dit sans l'avoir fait exprès. Fait ex-près, le plus souvent, ces zones troubles, ces jours et ces si-lences qui donnent au texte de l'ampleur, l'emplissent sans im-poser de quoi. Rien ne manque en dépit des apparences ; ce-pendant si l'on n'est pas comblé, l'imagination pourra s'en charger. Pas toujours fait exprès, certains jeux de mots, correspon-dances, et expressions du plus intime de ma personnalité. C'est impressionnant ce que j'ai écrit sans le savoir : traduc-tion de connaissances implicites, d'expériences accumulées ? Comment joue ce qui n'est pas du ressort de la volonté ? Ai-je à ce point intégré mon propos que, même sans con-trôle, tout concourt à produire des effets qui ne sont jamais hors sujet ? Ce que j'ai exprimé malgré moi, à d'autres yeux que les miens, ne se distinguent pas. Et pourtant, aussi indis-pensable que si c'était délibéré, ajoutant de la complexité, sans cet apport, le livre ne serait pas entier.
À présent, je crois avoir résolu l'essentiel des problèmes de La veille et le lendemain. Mais n'est-ce pas, avant tout, le feu vert qui m'indique d'y aller ? À l'étape suivante, face à de nouvelles inconnues, il ne faudra pas reculer. Je m'attends à ce que la mise en pratique bouscule mes prévi-sions. Je sais que je n'ai pas fini de douter et de m'exalter. Quand j'en aurai terminé la rédaction, pourquoi ne pas conti-nuer de rendre compte de la différence et des écarts qu'il y a entre conception et réalisation :  comparer la constance à la variabilité, le maintenu au transformé ; ce qui sera resté sous ma gouverne et ce qui y aura échappé pour devenir mon texte et un autre. Mon autre.
Dans le même ordre d'idée, entre mettre au point, faire le point et projeter : publier régulièrement, tous les mois ou tous les ans, des bilans et des bulletins prévisionnels de mon évolution. Un exercice, un rapport révélateur et jubilant mais sans doute aussi, souvent, désespérant. Je ne serai jamais comptable. Demain, je suis écrivain.

                        *

v (196)
J'en ai assez d'être couchée !

                        *

w (197)
Sur une feuille de papier que je n'avais pas relue depuis le jour, où, il y a des mois, elle a été écrite, je lis la note sui-vante : "Relater les différentes phases de l'évolution d'un ar-tiste à travers la chronique de la conception de son œuvre, au fil des jours, du début à la fin, de la naissance à la mort". Je me souviens de la présence de Pierre, de l'enthousiasme que m'avait communiqué cette idée. La rédaction de Celui d'avant terminée, je cherchais alors ce qui viendrait après. Bien sûr, mon projet tel qu'il se présente actuellement paraît assez divergent : le point de vue est celui d'un écrivain, le projet, celui de faire le récit de cette période in-termédiaire, après l’écriture d'un livre, avant celle d'un autre, à travers le vécu de ces moments de transition que sont ceux qui suivent le réveil et précèdent l'endormissement. Il diverge mais, d'une cer-taine façon, il se trouve contenu modestement dans le précé-dent. Après la période de doute qui suit l'aboutissement de quelque chose, la première idée qui se manifeste est souvent extrêmement ambitieuse, chargée du désir de réaliser l'Œuvre où tout y serait en une seule fois. Il faut sans doute fixer la barre suffisamment haut pour se stimuler, voir loin pour se repositionner, élargir pour ensuite mieux resserrer. Si je me suis éloignée, ce n'était peut-être que le temps d'accumuler assez de preuves pour confirmer ma première intuition ? Mais enfin, quel cheminement avant que je ne me retrouve à l'endroit d'où je suis partie ! Ce que j'ai tourné avant de revenir chercher ce qui avait été mis de côté ! Avant de découvrir, concentré, ce que je savais déjà.

                        *

x (198)
N'est-ce pas essentiellement parce que, dans mon esprit, je crois avoir abouti, que j'éprouve l'étrange sentiment que le texte est déjà écrit ? — Je me lève… — En fait, c'est tout ce qui me reste à faire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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